Critique : « Angélus des ogres », de Laurent Pépin

Quatrième de couverture : « J’habitais dans le service pour patients volubiles depuis ma décompensation poétique. Au fond, je crois avoir toujours su que cela se terminerait ainsi. Peut-être parce qu’il s’agissait du dernier lieu susceptible d’abriter une humanité qui ne soit pas encore réduite à une pensée filtrée suivant les normes d’hygiènes. Ou plus simplement, parce qu’il n’y avait plus de place ailleurs dans le monde pour un personnage de conte de fées.

Je dois pourtant reconnaître qu’il n’y avait rien eu de féérique dans les événements qui avaient présidé mon admission : ma rencontre amoureuse avec une Elfe avait terriblement mal tourné, et les Monstres de mon enfance en avaient profité pour ressurgir. Je m’étais retrouvé plongé à nouveau dans le désert de ma venue au monde, un monde étranger et dangereux, où je ne savais pas bâtir. Sur ma langue desséchée, les mots mouraient ou devenait fous. Parfois même, mon corps se déchirait, sans que je sache pourquoi. »

Angélus des ogres fait suite à Monstrueuse féerie et sera suivi de Clapotille, mais les trois ouvrages peuvent se lire indépendamment.

Laurent Pépin est psychologue clinicien de profession. Il réside à Saintes, en Charente-Maritime, et il est âgé de trente-neuf ans. Monstrueuse féerie est son premier texte publié. Ayant d’abord appris à écrire de droite à gauche, pour cause d’incompréhension évidente de sa part des méthodes d’enseignement de l’Éducation nationale, il écrit à présent de gauche à droite, ce qui semble préférable à ses lecteurs et lui permet de produire des récits plus aisément communicables.

Détails techniques :

Editeur : Flatland (10/2021) – Deuxième novella d’une série de 3 textes (Monstrueuse Féerie (paru), Angélus des Ogres (paru) et Clapotille (à paraître) étant respectivement les tomes 1, 2 et 3)
102 pages (broché)
8,50 €

Interview de Laurent Pépin (L’Ours Danseur)

Avez-vous déjà été victime de « décompensation poétique » ? Non ? Alors, dans ce cas, il y a peu de chances que vous ayez un jour croisé le narrateur et personnage principal de Angélus des ogres, deuxième novella de Laurent Pépin, publiée en 2021 chez Flatand Éditeur. Qu’à cela ne tienne ! Je vous propose une petite visite dans le Centre psychiatrique où ce fameux narrateur travaille… et au sein duquel il tente de survivre.

« C’est terrible, la pensée filtrée… Bien sûr, il ne subsiste plus, intrinsèquement, d’élément toxique, effrayant, triste ou affolant après filtration. Parce qu’il n’y a plus rien, tout simplement. Plus d’image ni de parole. Les rêves n’ont plus ni de pattes ni d’ailes. Ils tombent au sol et s’assèchent. Du coup, les gens ne savent plus pourquoi ils se lèvent, marchent, vont au travail, font ce qu’ils font. Ou ils le font, mais sans habiter leur corps, comme des automates. Et puis, s’ils ne meurent pas de dépression, ils s’effacent tout bonnement, et personne ne s’en rend compte, parce que personne ne sait qu’ils ont existé… » (p. 28-29)

Notre histoire commence, in medias res, dans le service dédié aux patients volubiles : c’est là qu’officie, en tant que psychologue, notre narrateur. En tant que thérapeute, il travaille avec des patients, qu’il nomme les « Monuments ». Contrairement aux autres, les Monuments ont avec l’imagination un rapport bien particulier – la vivant, la suscitant, l’encourageant, libérant les gens de cette « pensée filtrée » que le monde et la société leur imposent. Ils tracent leurs propres règles grâce auxquelles ils voient le monde à travers des yeux particuliers. Aussi, plutôt que de chercher à brimer les Monuments (dont certains portent des noms bien poétiques, comme Blanche-Colombe) et à les faire entrer dans un moule rendu hygiénique par un abus de contrôle (comme le voudrait la politique de santé du Centre), notre narrateur essaie de les aider à s’émanciper… ce qui le met bien évidemment en porte-à-faux avec sa hiérarchie. Ce n’est pas le seul hic de ce début d’histoire puisque notre narrateur, en plus d’être thérapeute, se trouve également être un des patients du Centre, depuis sa propre décompensation poétique. Le voilà donc pris entre deux feux…

Pouvoir de l’imaginaire ?

« Mais le potentiel de rêverie des Monuments s’écornait. Les pouvoir que la décompensation poétique leur conférait disparaissaient : ils ne sortaient plus du Centre la nuit. Le tamis à passer le temps était cassé… » (p. 27)

Débuter la lecture de Angélus des Ogres, c’est un peu comme être jeté·e sans crier gare dans la tête d’un fou ou d’une folle. Sans crier gare – donc, sans avoir toutes les clefs. Face à cette situation-OVNI, deux choix, qui détermineront l’attitude à adopter au fil de la lecture : tenter de soumettre l’intrigue, les personnages et les mots au moule de la logique et de l’esprit rationnel (comme le ferait un thérapeute du Centre)… ou se laisser porter, devenir fou ou folle soi-même. C’est cette deuxième option que j’ai choisie. Et je ne l’ai pas regretté.

Dès les premières lignes, un obstacle m’est toutefois apparu : cette novella n’est pas la première que Laurent Pépin situe dans cet univers. Angélus des ogres suit en effet Monstrueuse féerie, une première novella qui nous présentait le fameux narrateur héros de l’histoire, tout en posant les raisons de sa décompensation poétique – à savoir, entre autres, une histoire d’amour avec une Elfe et une histoire familiale plutôt compliquée. Le souci : je n’avais pas lu Monstrueuse féerie… et un agenda (trop) chargé s’échinait malicieusement à m’en empêcher ! Heureusement, la quatrième de couverture d’Angélus des ogres est venue à ma rescousse : on peut tout à fait, proclamait-elle, lire les deux ouvrages indépendamment. Et, ma foi, c’est plutôt vrai. Ainsi, si je n’ai pas saisi toute la subtilité du monde métaphorico-fantastique de Laurent Pépin (métaphorico-fantastique, car l’auteur est dans la vraie vie psychologue clinicien en Charente-Maritime ; aussi, les situations qu’il décrit me paraissent relever d’un réel digéré à l’aune de la métaphore, de la symbolique et de l’amour des mots – ce qui fait, en réalité, plutôt froid dans le dos si on considère ce que cela dit de notre monde), j’ai pris plaisir à lâcher prise et à pénétrer dans ce monde un peu fou mais tellement prenant.

Prenant, parce qu’il met pour moi en jeu une question attachée de tous temps à la littérature – qu’elle soit « de genre » ou blanche : le pouvoir de l’imagination. Comment naît l’imagination ? Comment se développe-t-elle dans des esprits humains ? Quels liens entretient-elle avec le réel, ou avec le langage ? Peut-on la contrôler si l’on contrôle les pensées ? Angélus des ogres pose ces problèmes au gré d’une intrigue qui évoque un peu une dystopie à la 1984 (notamment dans les passages consacrés à la « pensée filtrée », qui rappelle la capacité de contrôle de la novlangue de George Orwell) et beaucoup le surréaliste des avant-gardes. Car avant-gardiste, Angélus des ogres l’est – pas tellement par sa forme de récit (assez classique, avec sa narration à la première personne et son découpage en chapitres), mais plutôt par l’univers qu’il construit : un univers qui tient par sa logique intrinsèque, et où Laurent Pépin pose des éléments qui pour lui sont acquis… sans les expliquer à ses lecteurices, les laissant, à loisir et à leur propre rythme, naviguer dans son monde.

Le dépaysement est si complet que l’on n’espère qu’une chose : lire la suite de ce récit, qui trouvera sa conclusion dans le prochain ouvrage de Laurent Pépin, Clapotille. Vivement !

Une critique de Magali Bossi, l’une des plumes de la Pépinière.

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